On croit partir pour la musique, on revient avec des idées de peinture. Cet été, entre deux concerts aux Vieilles Charrues, j’ai passé plus de temps à photographier les murs de notre location qu’à filmer la scène. Un comble pour quelqu’un qui écrit sur les festivals depuis huit ans. Mais quand on loue un gîte trois week-ends de suite, on finit par regarder les choses autrement : la couleur du mur derrière le canapé, la façon dont la lumière tombe sur la table le matin, le bruit du parquet qu’on n’entend pas.
J’ai commencé à noter tout ça dans un carnet, en marge des horaires de concerts. Puis je suis tombée sur aventuremaisondeco.fr, un blog qui teste des idées de décoration pièce par pièce, avec les ratés et les vrais budgets. Depuis, je lis chaque article en pensant à mon appartement de 42 m², à Lyon, qui n’a jamais vu un festival de sa vie. Ce n’est pas un hasard si les propriétaires de locations touristiques soignent autant leur intérieur : un lieu qui accueille du monde doit encaisser le passage, la fête, les allées et venues. Et ça, un salon de magazine ne le montre jamais.
Le gîte comme laboratoire grandeur nature
J’ai dormi dans onze locations différentes en quatre ans. Trois constats reviennent.
- Les propriétaires qui osent une couleur foncée sur un seul mur ont des avis nettement meilleurs en ligne, parce qu’on se souvient d’eux.
- Presque tous ont investi dans un grand luminaire au-dessus de la table. C’est ce que les photos de location mettent en avant, et ce qui donne envie de réserver sur un écran de téléphone.
- Les textiles sont souvent ratés, jamais les murs.
Ce dernier point m’a occupée longtemps. Je pense sincèrement que les rideaux et les tapis sont l’endroit où les amateurs se plantent le plus, parce qu’on les choisit sur un catalogue, pas dans la pièce où ils vont vivre.
Une anecdote m’a marquée à Nantes, pendant un festival de musique électronique. La chambre était peinte en bleu pétrole, un bleu profond presque nocturne, et ça aurait pu être étouffant. Sauf que le lit était habillé de lin écru, sans fioritures. Le contraste rendait la pièce calme. J’ai demandé au propriétaire : il avait repeint deux fois avant de trouver ce bleu, et il s’était trompé la première fois, une teinte trop claire qui virait au gris sous la lumière artificielle le soir. Deux pots de peinture jetés, quarante euros perdus, une leçon retenue.
Décoration et événements culturels : un même rapport au temps
Je suis allée à Venise en juin pour la Biennale d’art contemporain, puis à Arles pour les Rencontres de la photographie en juillet. Deux ambiances opposées, un même réflexe chez les habitants et les hôteliers que j’ai croisés : adapter leur intérieur à ce que le public vient chercher.
À Arles, une femme qui louait deux chambres près du théâtre antique m’a expliqué qu’elle changeait ses tissus chaque printemps. Pas par mode. Parce que les clients qui viennent pour la photo sont sensibles à la lumière, aux matières brutes, aux choses un peu usées mais choisies. Elle avait banni le blanc trop net de sa maison, qu’elle jugeait froid et faux dans un logement ancien. Je crois qu’elle a raison, même si ça va contre tous les conseils de location qu’on lit partout.
C’est là que le sujet dépasse largement le cadre du gîte. Un festival, c’est un moment. Un intérieur, c’est un temps long. Les deux se croisent pourtant sur un point précis : on y vit une expérience, on s’en souvient par les sensations, pas par la fiche technique. Une couleur bien posée dans un couloir fait le même effet qu’un morceau de musique bien placé dans une programmation. Le reste, la déco standardisée, les meubles blancs et les coussins gris, ne laisse aucune trace.
Ce que j’ai fini par changer chez moi
Rien de spectaculaire. J’ai repeint ma chambre, la pièce la plus petite, pour tester, parce qu’une erreur coûte moins cher dans vingt mètres carrés que dans un salon. J’ai acheté une lampe d’occasion, un modèle des années 1970, sur un vide-grenier à Montpellier, entre deux projections de films documentaires. Trente-cinq euros. Elle éclaire mal, mais elle a une présence qu’aucun luminaire de grande surface n’avait réussi à donner à ce coin de pièce.
Aujourd’hui, quand je couvre un festival à l’étranger et que je rentre dans une location, je regarde autre chose que la propreté. Je cherche l’intention. Un mur ocre, une étagère bancale mais repeinte, une plante en pot de terre cuite. Ces détails ne figurent sur aucune grille d’évaluation, et pourtant ils changent tout à l’expérience du séjour. Le tourisme culturel ne se joue pas seulement dans les salles de concert ou les musées. Il se joue aussi dans les pièces où l’on dort entre deux événements, dans la lumière qu’on y trouve en rentrant, tard, les oreilles encore pleines de son.
Un carnet de notes plein de croquis de murs, voilà ce que j’ai ramené de ces trois étés. Moins glamour qu’un pass presse, mais plus utile pour la suite.
